FENSTERSZAB JANKIEL

1898 - 1944 ? | Naissance: , | Arrestation: , | Résidence: , , ,
Né le 15/10/1898, Jankiel FENSTERSZAB est tailleur. Il vit rue Clavel à Paris 19ème, avec son épouse Chaja Fensterszab et sa fille Ida (future épouse Grinspan). Il arrive à Drancy le 23/07/1944. Il est déporté à Auschwitz par le convoi n°77.

Biographie de Jankiel Fensterszab avec  références sourcées

 Instruite, développée et composée par l’équipe enseignante du Collège Charles Péguy de Palaiseau et les élèves, animés par Claire Podetti . Autour de cette biographie, les élèves ont réalisé de nombreuses œuvres , dont une pièce de théâtre et des productions artistiques individuelles remarquables.

De Jankiel Fensterszab, il ne reste aujourd’hui qu’un dé de tailleur, un faire part de mariage, quelques photographies qu’Ida  Grinspan, sa fille a pu sauvegarder, quelques archives et les très nombreux souvenirs qu’Ida a gardés de ce père qu’elle adorait…

Déporté par le Convoi 77 le 31 juillet 1944, dernier grand convoi parti de Drancy  vers Auschwitz, Jankiel n’est jamais revenu.

 

Jankiel naît dans l’Empire russe à Koprzywnica[1] en 1898. Son passeport polonais[2] donné en janvier 1925 à l’officier de police qui le reçoit pour sa demande de carte d’identité pour étranger l’atteste. Mais en Pologne, à Koprzywnica il n’y a plus de traces de sa naissance[3], ni même de sa famille[4]. Dans la liste des habitants  datée de 1866 on trouve un Fenstersczob Major, 119-120 rue Koscielna (rue de l’église)[5],  peut-être est-ce le grand père de Jankiel ? Ida a conservé une photographie de cet arrière grand-père dont elle a oublié le prénom. Il pose chez un photographe[6], assis devant un décor flou (peut être de jardin ?). Les mains croisées, dans une tenue noire, il esquisse à peine un sourire. Mais sa longue barbe blanche adoucit son visage, c’est un vieil homme mais quel âge a-t-il ? Impossible de le dire car la photo n’est pas datée. La rude vie polonaise l’a peut-être précocement vieilli.

1. Grand père de Jankiel Fensterszab, Pologne

Le père  de Jankiel est boulanger, il meurt brutalement pendant la pendant la Première guerre mondiale peut-être victime des combats. Koprzywnica est située sur la ligne de front entre l’Empire russe et l’Empire austro-hongrois. Une grande partie de la population a dû fuir les combats  et abandonner les maisons, de très nombreux bâtiments ont été détruits[7]. En 1920, Koprzywnica  ne compte plus que 2349 habitants, dont un peu plus de 800 Juifs,  mais sept ans plus tard, le recensement établit 1600 Juifs.  Les habitants sont revenus avec la fin de la guerre et la création du nouvel État polonais. Il y a une grande synagogue et une école juive, une Yeshiva (les cours sont en hébreu et en yiddish). Jankiel a peut-être étudié dans cette école  car sa mère est très croyante.

La synagogue était située entre la rue Listopada  et la rue Kopra, à environ 50 mètres de la place du marché (Rynek)[8]. Désormais c’est une propriété privée et il n’y a plus de traces de synagogue pas plus que du cimetière juif,  construit à la fin du XIXe siècle,  détruit par les Nazis, aujourd’hui  toutes les pierres tombales ont disparu.[9]

 

Dans la liste des commerçants de Koprzywnica[10] il n’y a pas de Fensterszab. Jankiel a expliqué à Ida que sa mère avait  dû vendre la boulangerie après le décès de son mari. Jankiel  doit  partir en apprentissage chez un tailleur, c’est une bouche de moins à nourrir pour sa mère qui désormais élève seule ses enfants. Il n’a pas gardé un  bon souvenir de cette époque, il a raconté à Ida la dureté de sa vie d’apprenti où il doit non seulement apprendre le métier de tailleur mais aussi faire le ménage, s’occuper des enfants de son patron et des diverses tâches qu’on lui impose. Une photographie de Jankiel date peut-être de cette époque. Elle a été prise chez un photographe. Jankiel en costume et cravate pose debout le bras appuyé sur une colonne de bois sculpté. Il fixe l’objectif  et semble nous regarder aujourd’hui droit dans les yeux,  il a un air très sérieux. Un petit ange sculpté sur la colonne de bois, en équilibre sur une boule semble lui faire un pied-de-nez comme pour donner un peu de légèreté à cette pose si hiératique. Quel âge a-t-il ? Impossible de le dire mais il semble à peine sorti de l’adolescence.

2. Jankiel Fensterszab adolescent, Pologne jpg

 

En 1919, jeune adulte, il s’engage dans l’armée polonaise, récemment créée, après l’indépendance de la Pologne. Il gravit un premier échelon et devient caporal. Une photographie le montre dans ses habits militaires. Elle est abîmée, tâchée d’encre, mais il a fière allure. D’ailleurs c’est une des photographies qu’Ida a emportées avec elle pendant la période d’occupation pour garder un souvenir de son père.

3Jankiel Fensterszab militaire

 

Un an plus tard il quitte la Pologne. Pourquoi est-il parti si vite ? Peut-être à cause de la guerre russo-polonaise et de la vague d’antisémitisme qui a suivi. Lors de la guerre soviéto-polonaise (1919-21)  s’impose rapidement l’idée dans une partie de la population polonaise que les Juifs aident les Bolcheviques dans leur conquête de la Pologne. Une série de pogroms a lieu en 1918-1919. Cet antisémitisme populaire se double d’un antisémitisme d’Etat. De nombreux soldats juifs, servant l’armée polonaise, sont arrêtés et internés, car soupçonnés de complicité avec l’ennemi. Finalement libérés, certains décident de  quitter la Pologne. Jankiel a peut-être fui la Pologne pour cette raison.

 

Jankiel arrive en 1920 à Berlin. Une photographie le montre dans le parc de Tiergarten, recouvert de neige, c’est l’hiver. Chaudement habillé,  manteau avec col de fourrure, gants  et chapeau, Jankiel pose seul. Il tient un objet dans la main droite, une sorte de cravache, ou est-ce un bâton ? Ce parc devait être un lieu de promenade, peut-être également de rencontres. Est-ce là qu’il a connu Chaja ? Ou chez des amis communs ? Ou même dans les très nombreuses soirées berlinoises. Car, comme il l’a raconté à Ida, Jankiel sort beaucoup, théâtre, concert, cinéma, tout ce qu’offre la capitale allemande lui plait. Il découvre un espace de liberté et de culture qu’il n’a pas connu à Koprzywnica et cela le fascine. Avec Chaja, ils sortent énormément et profitent des nuits berlinoises qui sont un des moments de bonheur et de joie de leur vie. Le jour, Jankiel travaille comme tailleur sur mesure. Chaja, elle, travaille chez son oncle fourreur. Ils se marient le 26 août 1923. La fête se déroule chez des amis, Neue Winterfeldstrasse[11], car leur appartement est trop petit. Un rabbin est venu donner une bénédiction religieuse car la mère de Jankiel, Maria Gitla, est très croyante et pratiquante. C’est elle qui invite sur le faire-part de mariage, pourtant elle n’a pas fait le déplacement,  sûrement bien trop onéreux, elle est restée en Pologne. C’est un dimanche comme l’indique la traduction de l’acte de mariage (Ketouba) déposée par Jankiel quelque temps plus tard à Paris pour obtenir des papiers d’identité[12].

 

4. Jankiel FensterszabTiergarten

Quelques mois plus tard,  en novembre 1923, Jankiel quitte Berlin pour Paris, laissant derrière lui, provisoirement, Chaja. La crise économique que traverse l’Allemagne cette année là est peut-être la raison de ce départ précipité. Le 11 janvier 1923, 60 000 soldats français et belges pénètrent dans le bassin de la Ruhr, en Allemagne. La valeur du mark allemand s’effondre brutalement, une hyperinflation et un chômage important se développent en Allemagne. La République de Weimar limite alors l’immigration et prend des mesures visant à exclure les étrangers qui ne sont pas en possession de documents officiels. Or Jankiel n’est pas en règle. Il a fui la Pologne sans être enregistré comme ressortissant polonais ce qui était obligatoire  après les accords de Riga de 1921. Né en territoire russe, il a donc gardé sa nationalité de naissance. Pour l’administration allemande comme française  il est « réfugié russe » mais sans papiers officiels[13]. D’ailleurs, il entre en France avec un visa du Portugal. Chaja le rejoint quelques semaines plus tard, le 9 décembre. Pourquoi ce départ différé ? Un document de la préfecture de police de Paris nous apprend que Chaja, n’a reçu son passeport polonais visé du Consulat de France à  Berlin que le 30 novembre[14]. Elle devait donc attendre des papiers pour pouvoir partir en France.

 

Le couple s’installe au 110 rue de Montreuil dans le XIème arrondissement de Paris. Jankiel travaille à quelques pas de là chez un tailleur au  numéro 127[15]. Le 20 juillet 1924, leur premier enfant Adolphe naît. Quand ils ont quitté Berlin, Chaja était donc déjà enceinte de quelques semaines, peut-être un mois. Jankiel ne  reconnaît pas l’enfant immédiatement, il attend le mois de décembre. Pourquoi cela ? Peut-être parce qu’il n’est pas en règle. D’ailleurs, dès le mois de janvier suivant il se rend à la préfecture de police et  dépose une première demande pour obtenir une carte d’identité pour étranger[16]. Jankiel justifie sa demande par une lettre manuscrite. Son français est encore maladroit, il n’est arrivé en France que depuis un peu plus d’un an. Est-ce lui qui a écrit cette lettre, un ami qui l’accompagnait ou bien encore l’officier de police qui a enregistré sa demande  et qui a écrit sous sa dictée ? La signature semble différente du corps du texte manuscrit, les lettres  sont plus petites, plus resserrées. Jankiel explique qu’il est entré en France  avec un passeport polonais visé au Consulat du Portugal à Berlin. Il n’a pas continué son voyage vers le Portugal faute d’argent mais aussi parce que sa femme est tombée enceinte et a accouché.  Ayant résolu de rester en France, il demande un permis de séjour[17]. Cette demande est refusée dans un premier temps par la Préfecture de police au motif qu’il est entré illégalement en France et un avis de refoulement est émis le 17 mars.  Cependant, le 8 avril, le préfet de police annule la demande de refoulement car Jankiel a fait l’objet de « bons renseignements » il est donc admis à séjourner définitivement en France[18].

Jankiel et Chaja se marient civilement le 23 janvier 1926 à la mairie du 11ème arrondissement. Deux témoins sont présents : Mayer Rozenbaum maroquinier et Max Borenstein tailleur.

Jankiel et Chaja travaillent dur. Les conditions de vie sont difficiles, il y a des rats dans l’immeuble. Chaja a raconté à Ida que le concierge l’accompagnait dans les escaliers car elle était terrifiée à l’idée de croiser ces animaux. Ida naît en novembre 1929. L’appartement est  désormais devenu trop exigu. La famille déménage  rue des Envierges, puis  au numéro 22 de la  rue Clavel  en 1935, Ida a 6 ans et elle entre à l’école communale. Jankiel s’est mis à son compte et il faut une chambre de plus pour que les clients puissent faire les essayages. L’appartement est au deuxième étage, il est grand : deux chambres, une cuisine où la famille prend ses repas, une salle à manger et une pièce pour l’atelier de tailleur, c’est la pièce la plus grande avec deux fenêtres qui donnent sur la cour de l’immeuble. Mais  il n’y a  pas encore de salle de bain, Jankiel et Chaja étudiaient la possibilité d’en faire une au début de l’année  1940. Ida se souvient qu’elle se rendait aux bains publics avec sa mère, une fois par semaine.

Jankiel est tailleur sur mesure pour homme, il  travaille à façon : il reçoit la pièce coupée et la monte, puis vient l’essayage et les finitions. Il confectionne les vestons des costumes, pas le gilet ni le pantalon. Il travaille pour des particuliers mais aussi pour les magasins du Louvre ou pour la maison Chatard. Jankiel coud le veston tandis que Chaja s’occupe des dernières finitions et des boutonnières. Chaja et Ida vont livrer les commandes dans Paris, et notamment dans les  grands magasins du Louvre. Ida se souvient des lumières  de ces grands magasins qui émerveillaient la petite fille qu’elle était.

 

Chaja et Jankiel ont de longues journées de labeur, car ils sont payés aux pièces terminées. Quand les enfants sont à l’école Jankiel travaille sur la machine à pédales, mais le soir, après dîner, c’est à la main que tout se fait, la machine est trop bruyante pour les voisins. Les seuls moments de repos sont le samedi soir et le dimanche. Jankiel en profite pour marcher car le reste du temps il est assis à travailler. Tous les matins il descend acheter son journal  La Nouvelle presse boulevard de Belleville et le lit le temps d’un café. C’est d’ailleurs ce café qui lui sert de cabine téléphonique car les Fensterszab comme la très grande majorité des parisiens de cette époque n’ont pas de téléphone à domicile. Les clients appellent donc le café  qui se situe en face de l’immeuble de Jankiel. Un serveur ou la patronne vient alors dans la cour et crie « Monsieur Jacques téléphone » pour prévenir Jankiel qui descend immédiatement. C’est ainsi qu’il se fait désormais appeler. Quant à Chaja, elle se prénomme désormais Hélène mais on l’appelle plus volontiers « madame Jacques ».

 

Jankiel est un père exigeant. Ida et Adolphe son frère aîné, doivent être les premiers de leur classe car c’est l’école qui leur permettra une ascension sociale. Lui de son côté apprend le français avec un professeur qui enseigne également le violon à Adolphe. S’il est exigeant quant à la réussite scolaire de ses enfants, il n’est pas sévère du tout et l’ambiance est joyeuse chez les Fensterszab car Jankiel a beaucoup d’humour.  Il aime plaisanter avec Ida, il chante également avec Chaja, à la maison mais aussi le dimanche lors des repas qui réunissent famille et amis. La sœur de Jankiel, son mari et ses deux petites filles mais aussi des cousins de Jankiel vivent à Paris ou en proche banlieue parisienne. Quand la famille se réunit ils chantent en yiddish, ce sont des chants traditionnels qui leur rappellent la Pologne de leur enfance. Deux photographies témoignent de ces moments festifs et familiaux. La première est prise chez des amis, dix sept personnes posent autour d’une table, peut-être un repas de Seder. Jankiel et Chaja ne sont pas pratiquants, mais les fêtes traditionnelles  juives sont une occasion de réunir la famille et les amis. La sœur de Jankiel est attablée avec son mari et une de leur fille. Chaja est debout derrière la table, elle a pris la pose pour la photographie.  Jankiel est peut-être derrière l’objectif ? Chacun a revêtu de très beaux habits : robe noire  ou blanche avec collier pour les femmes, costume et cravate pour les hommes. La table est remplie de gâteaux et de boissons. Il n’est pas rare qu’ils jouent aux cartes après le repas.

 

5. Repas de Seder Jankiel Fensterszab

La deuxième photographie est prise à Coubron, dans l’actuel département de Seine Saint Denis (département de la Seine à l’époque). La petite ville est proche de Montfermeil, c’est là que les cousins de Jankiel possèdent une petite maison en bois. Jankiel, Chaja et ses enfants leur rendent visite parfois le weekend. Ils y viennent en taxi depuis Paris. Toute la famille pose autour de la grand-mère (la tante de Jankiel). Jankiel,  Chaja, Ida et Adolphe mais également la sœur de Jankiel son mari, le cousin de Jankiel sa femme et son fils. C’est l’été les enfants sont en bermuda et manches courtes, les femmes en robe légère, seul le cousin arbore une tenue décontractée, Jankiel et son beau-frère sont en chemise, gilet et cravate. De quelle année date cette photographie ? Difficile de le dire 1935 ou peut être 36, Adolphe semble tout jeune adolescent peut être a-t-il douze ou treize ans, Ida sept ou huit ans.

 

6. Jankiel Fensterszab Coubron

En famille comme à la maison, Chaja et Jankiel parlent yiddish mais Adolphe et Ida leur répondent en français. Quand il n’y a pas de repas ou de dîner de prévu, Jankiel et Chaja sortent  au théâtre, au cinéma et même à l’opéra. Boulevard de Belleville, un cinéma projette des films en yiddish. Jankiel et Chaja, retrouvent l’atmosphère de la Pologne qu’ils ont quittée et ils partagent ces moments avec leur fille. Ida se souvient d’avoir vu Grine felder d’Edgar B. Ulmer et de Jacob Ben Ami ou encore l’opérette Yana  qui a été jouée au théâtre du Châtelet en 1936. Jankiel et Chaja sont membres de la LICA, ils militent dans cette association de lutte contre l’antisémitisme. Jankiel n’est pas membre d’un parti politique mais il lit la Nouvelle presse[19], un journal communiste en yiddish. Lors du Front Populaire, il participe aux manifestations dans la rue. Ida a presque 7 ans, elle se souvient d’avoir défilé sur les épaules de son père. C’était un moment  populaire et joyeux.

Une photographie prise en 1937 montre toute la famille en vacances aux Sables d’Olonne : Jankiel, Chaja, Adolphe et Ida mais aussi la sœur de Jankiel, son mari et leurs petites filles. C’est l’été ils sont habillés de couleurs claires, manches courtes et béret pour Jankiel. Ils sont assis à l’arrière d’un bateau, début ou fin d’une promenade en mer ? C’est la première fois que Chaja voit la mer, moment de bonheur que le photographe a immortalisé, par ce cliché maladroit. On ne voit que le bras d’Adolphe. Au premier plan Ida et ses cousines ont bougé. C’est justement cette maladresse qui nous rapproche encore plus de Jankiel, c’est une photographie souvenir comme il se trouve dans toutes les familles, de celles que l’on ressort des années plus tard pour se remémorer ces moments heureux.

 

7. Sables dOlonne Jankiel Fensterszab

Trois ans plus tard les Allemands sont aux portes de Paris. Jankiel et Chaja décident de placer Ida à la campagne, chez une nourrice, Alice, afin qu’elle ne souffre pas des bombardements, des pénuries alimentaires et des conditions d’occupation. Adolphe reste à Paris car il est au lycée et il doit poursuivre ses études. Ida part le 14 juin, peu de temps avant l’arrivée des Allemands dans les Deux-Sèvres dans un petit village à Jeune-Liè[20].  Ses parents viennent la voir très rarement. Chaja viendra en 1941, au moment des vacances de Pâques passer quelques jours auprès d’Ida. A Pâques 1942, c’est Ida qui vient à Paris passer quelques jours rue Clavel avec ses parents et son frère. Elle retrouve ses amis  d’enfance quittés deux ans plus tôt. C’est pendant ces quelques jours que Chaja décide que toute la famille ira chez le photographe. Les quatre membres de la famille posent, debout, ils sont sur un petit tapis. Jankiel et Adolphe encadrent Ida et Chaja qui paraissent plus petites, plus fragiles. Adolphe a  presque 18 ans, il est désormais plus grand que Jankiel, il semble adulte avec son air grave. Ida est la plus petite, elle a douze ans mais  sa mère l’a coiffée comme une jeune fille avec une houppette.  Ils ont revêtu leurs habits du dimanche, les hommes sont en costume et cravate, les femmes en robe pour Chaja ou en jupe pour Ida. Seule Ida sourit franchement, les autres membres de la famille esquissent un léger sourire. La vie est devenue très difficile à Paris à cette date quand on est juif et la gravité des visages en témoigne. Ida repart à la campagne en apportant ce cliché de la famille réunie.

 

8 Jankiel Fensterszab avec femme, fille Ida et fils

Les lettres  permettent à Ida  d’avoir un contact régulier avec ses parents et son frère.  Ils s’écrivent en yiddish. C’est par une lettre de Jankiel  qu’elle apprend l’arrestation de sa mère lors de la rafle du Vel d’Hiv[21]. Jankiel et Adolphe se sont cachés à Montfermeil, Chaja pensait qu’elle ne risquait rien, car seuls les hommes avaient été arrêtés lors des premières rafles parisiennes. Après l’arrestation, Jankiel et Adolphe quittent définitivement la rue Clavel, ils se cachent désormais à Coubron, dans deux endroits différents. C’est à cette nouvelle adresse qu’Ida doit désormais écrire ses lettres « chez monsieur Dagneaux ». Jankiel continue à faire des retouches pour subsister. Il viendra voir une seule fois Ida à la campagne en 1943. Les déplacements sont risqués, les arrestations quotidiennes et Jankiel pense qu’Ida est en sécurité chez sa nourrice Alice.

 

Lorsqu’il apprend l’arrestation d’Ida le 30 janvier 1944, le choc est terrible. Ce sont les cousins de Coubron qui ont raconté à Ida l’état d’abattement dans lequel  il se trouve plongé subitement. La vie n’a plus de sens si même Ida qu’il croyait protégée est arrêtée. Jankiel cesse d’être vigilant, il sort avec son mètre ruban sur l’épaule, il n’a plus le goût de vivre. Dénoncé ; il est arrêté par la milice le 23 juillet 1944 avec la famille Régent. Un des enfants de la famille a raconté l’arrestation  violente de Jankiel. Il est mis à terre et reçoit des coups des miliciens venus l’arrêter. Il est ensuite interné à Drancy du 23 au 30 juillet 1944.

Il est déporté à Auschwitz, par le Convoi 77.  Ida, a reçu des témoignages indiquant sa présence dans le camp mais elle n’a pas pu le rencontrer Un acte du tribunal de première instance de la Seine du 1er avril 1952 le déclare  officiellement mort le 5 août 1944[22].

 

Nul ne sait comment  et quand Jankiel est mort : a-t-il été gazé quelques mois après son entrée dans le camp ? A-t-il été battu à mort ? Est-il mort d’épuisement au revier ? Sa vie  a été effacée comme tant d’autres, dont il ne reste que quelques  souvenirs : des photographies de famille, un faire-part de mariage, un dé à coudre…

Ce sont des traces…d’infimes traces qui  s’estompent puis disparaissent, le temps faisant son œuvre. Tel est peut-être l’objet de notre quête : faire parler ces derniers indices pour finalement  retracer la vie d’un homme, le faire à nouveau exister, comme un signe de défi au dessein des Nazis qui ont voulu faire disparaître des millions d’être humains et toute trace de leur existence.

 

[1] Koprzywnica se trouve à 15 Km au Sud-Ouest de Sandormietz, à 150 Km au Nord-Est de Cracovie. Après les accords de Riga (1920), Koprzywnica est devenue polonaise

[2] Voir archive n° 19940505/695 (dossier de demande de carte d’identité d’étranger)Fonds russe des archives de Pierrefitte

[3] Aucune trace de la naissance de Jankiel dans les archives de Sandormietz dans les années 1890-1910, Archives consultées par monsieur Kepa, enseignant d’Histoire à Koprzywnica.

[4] La famille de Jankiel restée en Pologne a sûrement connu le ghetto puis a disparu avec la Shoah. Un ghetto a été créé par les Allemands en décembre 1941 à Koprzywnica,  Il se trouvait sur Rynek (place du marché), rue Miodowa et quelques rues autour. D’après les récits des habitants ce n’était pas un ghetto fermé, dans le sens où il n’y avait pas de mur, les Polonais et les Allemands pouvaient y circuler librement. Il y avait des panneaux qui indiquaient jusqu’où les Juifs pouvaient aller.  Apparemment, un de ces panneaux se trouvait  plus ou moins à la hauteur du commissariat  de police actuel de Koprzywnica. Dans le Ghetto ils se trouvaient  aussi des Juifs provenant  d’autres villages alentours, il y avait 1600 personnes. Informations données par Mr Kepa, enseignant d’Histoire à Koprzywnica.  Le 31 octobre 1942 1600 Juifs du ghetto sont déportés vers le centre de mise à mort de Treblinka. (Archives de l’opération Reinhardt, districts de Lublin et Radom)

[5] Aujourd’hui rue du 11 novembre. Cette liste est conservée aux archives de Sandormietz.

[6] Il y avait un photographe professionnel à Koprzywnica, mais sa boutique a fermé avant la seconde Guerre mondiale.

[7] Des photographies de cette période mises en ligne sur un site polonais atteste des destructions massives : http://koprzywnica.fotopolska.eu/?f=1068746-foto

[8] Tous ces renseignements ont été obtenus par les recherches menées à Koprzywnica par monsieur Kepa, professeur d’Histoire et sa classe dans le cadre d’un projet « Ecole de dialogue » Forum de la Fondation pour le dialogue entre les nations.

[9]  Les pierres tombales  et les clôtures ont été utilisées par l’avant-poste militaire de Sandomierz lors de la Seconde Guerre mondiale, pour le renforcement des routes marécageuses pour les chars et d’autres véhicules militaires. Aujourd’hui c’est un espace  vide, partiellement recouvert d’arbustes.

[10] Voir archives numérisés de Sandormietz http://swietokrzyskisztetl.pl/asp/en_start.asp?typ=14&menu=207&sub=173#strona

[11] La Neue Winterfeldstrasse aujourd’hui Winterfeldstarsse se trouve à 1Km au sud de Tiergarten dans le quartier de Schöneberg.

[12] Cet acte précise que Chaja (appelée Haïa) était veuve et divorcée. Deux témoins assistaient au mariage Paul Feldblum et  Mardoché Spindler.

[13] Une lettre du Préfet de police datée du 28 mars 1949 et  adressée au Consul Général de Pologne en France atteste que Jankiel « est entré en France en novembre 1923 muni d’un passeport polonais n°247673 délivré à Berlin le 17 octobre 1923, non revêtu du visa consulaire français. Un certificat émanant du Consulat Général de Pologne, en date du 21 août 1935 atteste que l’intéressé « ancien ressortissant de l’Empire russe, n’a pas acquis la nationalité polonaise, faute d’option au profit de cette nationalité dans les délais prévus par le traité entre l’URSS et la Pologne, signé à Riga le 18 mars 1920 ». Archives de la police, Pré saint Gervais, dossier 328W11 au nom de Jankiel FENSTERSZAB

[14] Dans le même lettre ci-dessus mentionnée le préfet de police écrit que : « [Chaja] est entrée en France le 9 décembre, munie d’un passeport polonais n°94253, délivré à Berlin le 30 novembre 1923, visé par notre Consul en cette ville ». , Pré saint Gervais, dossier 328W11 au nom de Jankiel FENSTERSZAB

[15] Dans une lettre  manuscrite datée de janvier 1925 Jankiel explique  qu’il a d’abord travaillé au 127 rue de Montreuil chez monsieur Silberporn puis au 23 rue des Blancs Manteaux chez monsieur Garbour, Fonds russe des archives de Pierrefitte au n° 19940505/695 (dossier de demande de carte d’identité d’étranger)

[16] En 1917 une carte d’identité pour étrangers est instaurée. Elle est établie par le Service central de la carte d’identité à la Préfecture de police de Paris. Tout étranger désirant séjourner en France doit faire une déclaration à la mairie ou au commissariat de la commune dans laquelle il réside. Les informations recueillies par les autorités locales sont transmises au service central qui tient à jour un immense fichier au sein duquel les étrangers sont répertoriés par ordre alphabétique, par nationalités et par rues. La police française abandonne les registres pour des fiches cartonnées nominatives.

[17] Voir archive n° 19940505/695 (dossier de demande de carte d’identité d’étranger) Fonds russe des archives de Pierrefitte.

[18]  Voir archive n° 19940505/695 (dossier de demande de carte d’identité d’étranger) Fonds russe des archives de Pierrefitte

[19] La Naïe Presse, est un quotidien créé en 1934, il devient rapidement le journal en yiddish le plus lu en Europe. Le 4 septembre 1939, après la signature du pacte germano-soviétique de non-agression, dans l’éditorial d’un des derniers numéros légaux, Adam Rayski appelle au combat acharné contre les nazis auxquels il promet la défaite : « Nous, juifs, avons un compte à régler avec Hitler… l’heure a sonné, le moment est venu, une guerre sans pitié commence. »

 

 

 

[20] Le petit village de Jeune-Lié se trouve à une trentaine de kilomètres de Niort.

[21] Ida a détruit toutes les lettres reçues de Jankiel au moment de son arrestation.

[22] Les déportés dont il ne restent plus de traces  ont été déclarés morts 5 jours après leur départ de Drancy par l’administration française.

1. Grand père de Jankiel Fensterszab, Pologne
2. Jankiel Fensterszab adolescent, Pologne jpg
3Jankiel Fensterszab militaire
4. Jankiel FensterszabTiergarten
5. Repas de Seder Jankiel Fensterszab
6. Jankiel Fensterszab Coubron
7. Sables dOlonne Jankiel Fensterszab
8 Jankiel Fensterszab avec femme, fille Ida et fils
Jankiel FENSTERSZAB né le 15 octobre 1898 déporté de Drancy le 31 juillet 1944 par le convoi n°77.

Contributeur(s)

Claire Podetti, l'équipe enseignante et de nombreux élèves du collège Charles Péguy de Palaiseau
1 commentaire
  1. Guivarc'h 2 mois ago

    Formidable. Un grand bravo à l’équipe enseignante mais AUSSI aux élèves impliqués dans ce projet.

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