Golda KLEJMAN, née HERCBERG

1914 - 1944 | Naissance: , | Arrestation: , | Résidence: , , , , ,
Golda_Hercberg_avec_Szmul

Biographie de Golda Klejman née Hercberg, dite Genia

14 janvier 1914 (Lodz, Pologne) –  5 août 1944 (Auschwitz, Pologne).

Arrêtée en juillet 1943, internée à Drancy, puis dans le camp parisien satellite de la rue de Bassano (Paris 16e)[1].

 

Ma grand-mère Golda est née dans une famille de la moyenne bourgeoisie juive de Lodz (Pologne). Son père était musicien. Elle-même pratiquait le piano avec un certain talent. Les informations manquent sur sa famille, mais elle avait plusieurs sœurs et frères. Au moins l’un de ses frères[2] possédait un cinéma (le Syrena, rue Aleksandrowska), dans lequel Golda travaillait parfois à la caisse, ou plusieurs, peut-être itinérants.

Golda n’aimait pas son prénom et l’avait échangé avec l’une de ses sœurs[3]. Ainsi elle était connue sous le diminutif de Genia, prénom qu’elle a utilisé lors de ses activités de résistance dans le groupe de l’UJRE, Union des Juifs pour la Résistance et l’Entraide (ou MOI, Main d’Oeuvre Immigrée ?, Solidarité ?), selon l’historien et résistant David Diamant[4], qui l’a personnellement connue et en a gardé un vif souvenir [5].

 

Genia est arrivée à Paris en mai 1937 pour travailler sur le stand de la Pologne lors de l’exposition universelle. Elle y rencontre Szmul Klejman (dit Simon), un séduisant juif polonais arrivé de la petite ville de Piotrkow, près de Lodz, quelques années plus tôt, et qui travaillait dans la confection. Amoureuse, elle décide de rester en France. Tous deux sans papiers, ils ne peuvent pas se marier légalement mais, bien que ni l’un ni l’autre n’ait été pratiquant ni même croyant, ils décident de s’unir devant un rabbin. Certainement en février-mars 1938. Peu de temps après, Genia est enceinte et le couple décide de partir à Bruxelles où Simon a de la famille. C’est là que naît leur fils, Edward, fin décembre 1938. Ils y restent jusqu’à l’invasion de la Belgique.

 

Dès les premiers jours de la guerre, Simon s’engage en France dans la légion étrangère, comme de nombreux Juifs le font à ce moment-là. Il s’engage sous le nom de Cleman, nom qu’il demandera à conserver après la Libération[6]. Genia reste à Paris avec leur bébé. Elle habite dans différents endroits, notamment rue Barbette[7], avant de s’installer 4, rue de Varize, dans le 16e arrondissement, où réside un oncle de Simon, Nathan Klejman. Le soldat Szmul Cleman est fait prisonnier et envoyé en Autriche au stalag XVIII C « Markt Pongau ». Certainement grâce à ses contacts avec des militants politiques, qui lui ont fourni des « papiers » (un certificat de mariage officiel ?), Genia / Golda est déclarée femme de prisonnier français, un statut qui la protégera jusqu’en juillet 1944, sous le nom de Klejman[8]

 

Je ne possède aucun indice sur son engagement politique en Pologne, mais selon David Diamant, Genia militait déjà avec lui à Paris avant son départ en Belgique en 1938 : « Je vois encore Genia, de taille moyenne, vive et énergique, accomplir toutes les tâches que je lui confiais, car elle militait dans mon secteur, avant la guerre. »[9] Elle militait avec lui au Secours populaire[10]. Son mari, mon grand-père, qui a survécu à la guerre et a été socialiste jusqu’à la fin de sa vie, ne m’a rien dit à ce sujet ; j’en déduis, peut-être à tort, qu’elle s’est politisée en France, au contact du monde du travail qu’elle n’avait pas connu directement en Pologne. Elle aurait été communiste et, la guerre commencée, s’est très vite engagée dans la résistance, dans le « réseau de la casquette »[11], partie prenante de l’UJRE.

 

Comme la plupart des gens de son entourage, elle a travaillé dans le milieu de la confection. Certainement déjà avant la guerre, en tout cas en 1939 et 1940, car, toujours selon David Diamant, « elle travaille dans une grande fabrique de mode où elle réussit à organiser des groupes syndicalistes clandestins parmi les travailleuses françaises. Elle distribue des tracts parmi les ouvrières de son métier. » Etant donnée la qualité de quelques vêtements qu’elle s’est confectionnés alors et dont j’ai pu hériter, elle était une très bonne couturière.

 

Je sais par mon père, qui était très jeune quand cela s’est passé, qu’elle a été arrêtée une première fois et envoyée à Drancy. Une de ses amies gardait son fils, mais elle a demandé qu’elle le lui amène[12]. Sa qualité de femme de prisonnier français lui a permis d’être relâchée. Elle est revenue avec son fils dans l’appartement, 4 rue de Varize, Paris 16e, qu’elle occupait et n’a pas arrêté ses activités clandestines. En quoi consistaient-elles exactement ? Je n’en sais pas plus que ce qu’en raconte David Diamant [13] : « Elle distribue des tracts parmi les travailleurs, organise des actions et est très populaire parmi les ouvrières de son métier. Genia travaille simultanément dans le groupe syndical juif. Dans son logement ont lieu des réunions de la Commission intersyndicale juive où sont élaborés des plans de lutte contre l’occupant.[14] » Une de ses voisines et amie, Isabelle Izikowieff, qui a été ma « babouchka », m’a dit que Genia l’avait à plusieurs reprises prévenue que des rafles devaient se produire et les avait ainsi protégés, elle et ses deux enfants. Genia disposait donc d’informations précises. Elle n’en a pas moins été arrêtée une nouvelle fois ; « Genia est arrêtée en juillet 1943 et transférée à Drancy, où elle l’est l’une des organisatrices du travail de solidarité à l’intérieur du camp. Elle est en liaison avec la direction de l’organisation clandestine de l’extérieur. [15]» Mais, cette fois, son statut de femme de prisonnier ne l’a qu’à moitié protégée : elle est envoyée dans un des camps satellites de Drancy à Paris, celui du 2, rue de Bassano ; un petit camp (soixante prisonniers) qui regroupe depuis mars 1944 des Juifs français, des femmes juives de prisonniers de guerre, des « conjoints d’Aryens » et des « demi-Juifs »[16].  Dans ce camp, elle travaille à la confection de vêtements pour une importante maison de couture. Ce que je sais a été raconté par deux amis qu’elle s’est faits dans ce très petit camp : Georges et René Geissmann, deux frères, des industriels et hommes d’affaires parisiens, originaires de Belfort, arrêtés à Marseille pendant la grande rafle[17]. Elle travaillait donc pour la maison Paquin, était autorisée à sortir en ville. Afin d’éviter qu’elle ne s’évade, les autorités du camp l’avaient prévenue qu’ils déporteraient ses deux amis s’il lui prenait la fantaisie de ne pas rentrer. Elle est toujours rentrée.

 

Grâce à je ne sais quel système D (je n’ai pas eu la chance de connaître les deux amis de ma grand-mère, morts avant ma naissance), Genia avait pu introduire son fils dans le camp. D’autres enfants vivaient dans les combles de cet hôtel particulier du XVIe, confisqué à la famille Cahen d’Anvers, or Edward n’est pas enregistré officiellement. Il est « caché » à l’intérieur du camp, mais joue avec les autres enfants et même avec un jeune soldat allemand et son chien berger – allemand, lui aussi. Quand des « officiels » viennent faire une visite de contrôle, il est caché sous un tas de tissus sous les tables de couturier. Un jour de juin, Renée Primorin, la femme de Georges Geissmann, qui n’était pas juive, est venue lui rendre visite et est repartie en tenant Edward par la main. Accompagnée à la grille par ce même soldat allemand qui lui a souhaité bonne chance. Genia avait confié son fils, certaine qu’elle allait bientôt le retrouver. Ses deux amis lui avaient assuré qu’ils s’occuperaient d’elle et de l’enfant après la libération, qui ne devait pas tarder. Quelques semaines plus tard, les Allemands ont appelé plusieurs personnes pour les reconduire à Drancy. Une femme qui était sur la liste a protesté : elle était arrivée après Genia, ce n’était pas juste qu’elle parte avant elle. Elles sont parties toutes les deux. Si le nom de cette femme était bien entendu connu des deux frères Geissmann, il n’est pas arrivé jusqu’à moi. Le convoi 77 est parti de Drancy le 31 juillet 1944. Il déportait 1321 personnes, dont plus de 300 enfants et un nouveau-né[18]. J’ose imaginer que Genia a eu pour consolation de savoir que son fils « Eddy » n’était pas du nombre. Tous les enfants gardés officiellement rue de Bassano ont été déportés. Eddy a filé vers le sud avec sa nouvelle « maman », a vu le débarquement en Méditerranée le 15 août, les aviateurs que Renée soignait, les villageois qui refusaient un abri à Renée, sa vieille maman et ses fils parce qu’ils craignaient un retour des Allemands et des représailles. Et la joie de la Libération. Les deux frères Geissmann ont été ramenés au camp de Drancy le 5 août, avec les autres internés de Bassano survivants. Alois Brunner n’a pas eu le temps de les faire partir dans l’ultime convoi qu’il espérait envoyer en Pologne. Ils furent libérés à Drancy, le 18 août. Et revinrent à Marseille où ils s’étaient installés avant la guerre.

 

Pourquoi Genia, cette femme qui avait trente ans, était en relativement bonne santé et était apte au travail n’a-t-elle pas été dirigée vers les commandos de travail mais vers la chambre à gaz ? Les documents officiels stipulent qu’elle a été gazée dès son arrivée. La défaite approchant, les nazis liquidaient le plus possible de déportés. Pendant longtemps mon père a voulu croire que le convoi n’était pas arrivé à destination, bombardé par des avions alliés. Son père, Simon, rentré du camp de prisonniers où il était en Allemagne, est allé tous les jours pendant des semaines à l’hôtel Lutetia lire les avis, chercher des témoins. Puis il est parti en Pologne, a écumé les camps de transit ; il n’a rien appris sur Genia, mais il a retrouvé le plus jeune des frères Klejman, rescapé d’Auschwitz. Ils ont mis des mois pour revenir à Paris. De la famille de Simon, ils étaient les seuls survivants. Edward, mon père, est resté vivre avec la famille Geissmann, composée de Georges, Renée son épouse, et leurs fils François et Maurice. Il n’avait gardé aucun souvenir de Simon, parti à la guerre en 1939, mais le vit régulièrement quand la famille Geissmann est revenue s’installer à Boulogne. Simon ne s’est jamais remarié, disant attendre le retour de sa femme. Il m’a donné quelques vêtements et objets qu’il avait pu récupérer, je ne sais comment, l’appartement où habitait Genia ayant été pillé, puis repris par une famille. Lui s’est installé dans le même immeuble, dans une petite pièce, pour attendre. Il a fini par déménager et s’installer dans un appartement à côté de celui de son frère, à Levallois-Perret. Ils ont vécu côte à côte jusqu’à la mort de Simon. C’est dans ce petit appartement que j’ai rédigé ma thèse d’histoire.

 

 

Sources

David Diamant, Combattants, héros et martyrs de la Résistance : biographies, dernières lettres, témoignages et documents, Messidor, 22 mars 1984, FeniXX réédition numérique (Pneumathèque) (1 janvier 1984).

Une première édition de ce livre est parue en 1962.

 

 

[1] Ceci est une tentative pour rédiger une biographie à partir de documents épars, de (rares) souvenirs familiaux. D’autres recherches sont en cours pour tenter d’éclaircir les zones qui pourraient l’être, si les archives le permettent.

[2] Un de ses frères, Solomon (Sholem) Hercberg, a joué un rôle très déplaisant dans le ghetto de Lodz, qu’heureusement (!) Genia n’a pas été en mesure de connaître. Il assumait le commandement de la prison et a été convaincu de s’être enrichi à cette occasion. Lui, sa femme et leurs deux enfants ainsi que sa belle-mère ont été déportés.

[3] Entretien en 1985 de Laurence Klejman avec Ida Ravanel, née Klejman, cousine de Simon et fille de Nathan.

[4] David Diamant, né David Erlich à Hrubieszow, en Pologne, le 18 mars 1904, mort en France en 1986, est un militant, journaliste, résistant et historien qui a consacré de nombreux travaux à la résistance juive. La plus grande partie de ses très abondantes archives personnelles ont été entreposées à la Bibliothèque marxiste puis déposées, en 2005, par le parti communiste français aux Archives départementales de la Seine Saint-Denis, qui les a inventoriées (Fonds David Diamant 335J 1-191. 1919-1986). Une autre partie se trouve à la BDIC (fonds David Diamant CMXXV 1-169) et au Mémorial de la Shoah, au CDJC.

[5] Entretien de Laurence Klejman avec l’historien et résistant David Diamant, en septembre 1983 alors que M. Diamant préparait une nouvelle édition de Combattants, Héros et Martyrs de la Résistance qui recense les membres juifs et communistes de la Résistance. Il avait lui-même rédigé la notice sur Genia dans la première édition (1962) et se souvenait très bien de sa camarade de lutte.

[6] Szmul CLEMAN. Né le 18-05-1912 à Piotrkow (Pologne), stalag XVIII C. Sources Mémorial de la Shoah – Fonds UEVACJEA.

[7] Entretien de Laurence Klejman avec Ida Ravanel, née Klejman, cousine de Simon. Ida m’a emmenée devant la grille de cet immeuble (qui était à 30 mètres de mon appartement, rue Vieille du Temple) et m’a proposé de sonner… Un jeune homme, footballeur au PSG, nous a laissé entrer. L’appartement, selon Ida, avait beaucoup changé. Le Marais s’est entièrement gentrifié et n’a plus rien à voir avec le quartier dans lequel vivaient les immigrés juifs.

[8] alors que son « mari » semble avoir été enrôlé sous le nom de Cleman.

[9] David Diamant, Combattants, Héros et Martyrs de la Résistance, 2e édition, 1983, p. 167, note de bas de page.

[10] Ibid.

[11] Entretien de Laurence Klejman avec David Diamant, en 1983.

[12] Ces informations doivent être vérifiées avec les archives du camp de Drancy.

[13] J’avoue que j’ai manqué de présence d’esprit quand j’ai rencontré David Diamant et ne lui ai pas posé assez de questions précises (un comble pour une historienne, rompue de surcroît à la pratique de l’histoire orale !) Il n’a pas été très disert, lui non plus, mais il était ému de nous rencontrer, mon père et moi.

[14] David Diamant, Combattants, op. cit., 1983, p. 168. Mon père se souvient de ces réunions clandestines.

[15] David Diamant, op. cit.

[16] Jean-Marc Dreyfus et Sarah Gensburger, Des camps dans Paris. Austerlitz, Lévitan, Bassano, juillet 1943-août 1944, Fayard, coll. « Pour une histoire du XXe siècle », Paris, 2003. J’ai souhaité rencontré M. Dreyfus pour avoir plus de renseignements, mais il n’a jamais donné suite à mes demandes, bien que je lui en aie brièvement expliqué l’objet au téléphone. J’avais cependant participé plusieurs années auparavant à une table-ronde qui réunissait des témoins et des chercheurs. Il s’est avéré que mon voisin, un charmant vieux monsieur, avait bien connu Georges Geissmann, ami de Genia au camp de Bassano et qui a ensuite élevé mon père. Il avait sur lui des photos qu’il m’a montrées où figuraient les deux frères Geissmann et mon père, à Marseille. Je n’ai malheureusement noté ni son nom ni son adresse, étant partie avant la fin de la réunion. Il avait été prisonnier au camp Lévitan et Austerlitz, en conservait des photos où il figurait avec Georges Geissmann. Avis à ceux qui le reconnaîtraient dans ce faible portrait. (Histoire personnelle et professionnelle ne font pas toujours bon ménage !)

[17] Georges et René avaient été tous deux parmi les membres du groupe qui, à la mi-septembre 1943, a tenté de percer un tunnel pour faire évader les prisonniers du camp de Drancy. Cf. le témoignage d’André Ullmo, « Tunnel de résistance », publié dans Libération, le 9 juin 2001. Georges Geissmann a publié, à l’automne 1944, dans un organe de la Résistance, L’Homme libre, un récit qui raconte la vie dans les camps parisiens

[18] Par arrêté du directeur général de l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre en date du 20 novembre 2010 :I. – La mention « Mort en déportation » est apposée sur les actes et jugements déclaratifs de décès de : « Klejman (Golda), née le 14 janvier 1914 à Lodz (Pologne), décédée le 5 août 1944 à Auschwitz (Pologne). »JORF n°0297 du 23 décembre 2010 page 22575  texte n° 36 NOR: DEFM1030702A  ELI: Non disponible

 

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Contributeur(s)

Laurence KLEJMAN, petite-fille de Golda HERCBERG, épouse KLEJMAN.
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